howard_deanHoward Dean

La Presse
10 mai 2012

L’auteur a été candidat à l’investiture démocrate en vue de l’élection présidentielle de 2004. Longtemps gouverneur du Vermont, il a aussi été président du Parti démocrate.

M. Dean sera à Montréal mardi prochain, à l’invitation de L’Idée fédérale. Il prononcera une conférence sur la présidentielle de 2012 et le fédéralisme aux États-Unis. Pour plus d’informations, www.federalidea.ca/howarddean

Ce ne sont pas les États qui gagneront des pouvoirs au profit de Washington, mais le peuple, grâce à internet

L’équilibre des forces entre les États et le gouvernement fédéral américain a profondément changé à partir de 1933, quand les États n’ont plus été capables de gérer les conséquences dévastatrices de la Grande Dépression. Le gouvernement fédéral leur a alors offert des programmes sociaux, tels que l’aide sociale et divers programmes de création d’emplois, que la plupart d’entre eux ont acceptés.

En 1964, le gouvernement fédéral s’est arrogé davantage de pouvoirs. Les problèmes liés aux droits civils, dont les États du Sud ne voulaient et ne pouvaient s’occuper, ont été réglés par les cours fédérales et le gouvernement du pays (ce qui incluait, dans certains cas, le recours à une Garde nationale fédéralisée).
L’ajout de plusieurs programmes sociaux, tels des soins de santé universel pour les gens de 65 ans et plus (Medicare) et pour les enfants de familles pauvres (Medicaid) a confirmé le déplacement du pouvoir en faveur du gouvernement fédéral.

Les lois environnementales, et même l’éducation, longtemps considérée comme relevant des États, sont devenus de plus en plus sujets de polémique alors que le gouvernement fédéral affirmait ses compétences dans ces domaines par le biais de lois votées par le Congrès et du recours au pouvoir exécutif.

En 1980, quand Ronald Reagan a été élu à la présidence, il a beaucoup été question de redonner du pouvoir aux États. Mais les conservateurs fédéraux se sont avérés aussi avides de soumettre la nation à leur idéologie que les Démocrates l’avaient été avant eux.

Finalement, les terribles événements du 11 septembre 2001 ont donné lieu à l’érosion systématique des libertés civiles protégées par la constitution de certains États. Cela s’est fait avec le soutien du peuple américain et même des législateurs de la plupart des États, ceux-ci n’ayant pas les moyens de financer les réseaux antiterroristes qu’ils croyaient nécessaires à leur sécurité.

Avec la récession de 2008, le fédéralisme a failli s’effondrer, quand les gouvernements des villes et des États, aux prises avec d’immenses déficits, ont dû licencier des milliers de travailleurs (jusqu’ici, les licenciements se chiffrent à près de 750 000). Ils ne pouvaient plus se payer la plus petite miette d’autonomie. La vérité, c’est que la décentralisation telle qu’on la conçoit généralement n’a pas réellement d’avenir aux États-Unis; il y aurait trop à défaire, et le prix à payer serait exorbitant, même si la situation économique était meilleure.

Mais une forme de décentralisation aura tout de même lieu. Grâce à Internet, les jeunes ont désormais une immense influence sur la politique publique pour les sujets qui leur tiennent à cœur, une influence bien plus grande que celle du Congrès.

En 2011, la plus grande banque américaine, la Bank of America, a annoncé qu’elle comptait imposer des frais mensuels de cinq dollars aux utilisateurs de cartes de débit. À une autre époque, le public se serait indigné, puis il se serait calmé, et les frais seraient restés. Durant les trois jours qui ont suivi l’annonce, plus d’un million de personnes, à l’instigation de divers groupes en ligne, se sont engagées à retirer leur argent de la Bank of America pour le déposer dans des coopératives d’épargne et de crédit. Le quatrième jour, la Bank of America a annoncé qu’elle annulait ces frais.

Le cas du projet de loi sur la propriété intellectuelle a été encore plus spectaculaire. Ce projet de loi, qui favorisait l’industrie de la création aux dépens des fournisseurs d’accès Internet,
est sorti du comité du Sénat avec un appui bipartisan, événement rare dans l’environnement politique américain actuel. L’industrie du divertissement savait comment faire bouger les choses à Washington, et les Google de ce monde ne s’y attendaient pas. Mais Google et ses amis savaient comment joindre la quasi-totalité des Américains qui méprisent le Congrès (environ 90 pour cent de la population si l’on en croit les sondages). Après une campagne au cours de laquelle on a fermé volontairement les sites Web les plus importants et publié des avis expliquant aux gens comment faire connaître leur opinion aux fonctionnaires, les services de courriel de la Maison-Blanche et du Congrès ont cessé de fonctionner à cause de l’afflux de messages d’utilisateurs de la toile révoltés. Les congressmen ont abdiqué.

L’avenir de la décentralisation aux États-Unis est prometteur, et ailleurs également, mais ce ne sont pas les gouvernements fédéraux ou centraux qui seront à l’origine du changement. C’est la population qui s’en chargera, soudainement devenue puissante par l’omniprésence de l’arme préférée des partisans de la démocratie, Internet.

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