La nomination de deux personnalités effacées, Herman Van Rompuyet Catherine Ashton, aux nouveaux postes traités prévus par le traité de Lisbonne brise tout espoir de dynamique communautaire. Les Etats-nations restent prédominants.


Le 19 novembre, entre les truffes blanches et le bar de ligne grillé aux épices douces que l’on s’apprêtait à servir aux 27 chefs d’Etat et de gouvernement, une certaine idée de l’Europe a été congelée en cuisine. Une idée française, longtemps défendue par Paris, pour laquelle fut taillée une Constitution, qui, rapiécée,  survécut dans le traité de Lisbonne. C’est le rêve d’une « Europe puissance » qui ne se contenterait pas d’être un espace riche, tout occupé à gérer sa prospérité en régulant plus ou moins bien son marché intérieur – le plus important du monde. C’est l’espoir d’une fédération d’Etats-nations enfin libérée du poids de sa mission historique et aujourd’hui achevée: surmonter le traumatisme des guerres du passé. C’est la promesse d’un Vieux Continent régénéré, tourné vers l’avenir, capable de parler haut et fort, d’imposer sa médiation au-delà de ses frontières, de briser le duopole sino-américain qui couvre de son ombre le XXIe siècle qui s’avance. Partie remise. Au moment même où le président américain Barack Obama flânait, pensif, sur la Grande Muraille, juste après avoir offert à la Chine un partenariat stratégique, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union résolvaient en un temps record, à Bruxelles, la question de savoir qui allait être le visage de l’Europe. Par leurs choix, les Vingt-Sept ont confirmé que l’Europe a ajourné toute ambition collective sur la scène mondiale: unPremier ministre belgedont le titre de gloire est d’être sorti, voilà dix mois, d’une semi-retraite, afin de poser le couvercle sur les querelles qui menaient le pays à l’éclatement ; une ex-militante du désarmement nucléaire reconvertie dans le charity business, sans expérience diplomatique. « L’Europe politique est morte », a jugé l’ancien Premier ministre Michel Rocard. Elle est en tout cas renvoyée à la génération suivante.


Un partisan du fédéralisme européen


Ce n’est faire injure ni au nouveau président du Conseil européen ni à la nouvelle haute représentante pour la politique étrangère et la sécurité que de dire que leurs curriculums ne les qualifiaient guère pour des postes qui devaient être de premier plan. Ancien élève des jésuites, le chrétien-démocrate Herman Van Rompuy, père de quatre enfants, n’est certes pas dépourvu de qualités. Habile tacticien,discret, cultivé, cet homme de 62 ans est tout sauf un Candide. Il a fait de la politique son métier depuis son entrée, à l’âge de 28 ans, dans un cabinet ministériel comme chargé de mission. Il fut, plus tard, un ministre des Finances rigoureux. En Flamand représentatif de sa génération, il n’est pas du tout « bling-bling »: il part en vacances d’hiver dans les Alpes avec des amis à bord d’un mini-car loué pour l’occasion ; l’été dernier, il a campé, en famille, en Australie. Seule fantaisie connue: la rédaction de haïkus, ces micropoèmes de style japonais dont il parsème son blog. Ce catholique fervent a les convictions de son camp: farouche opposant à l’adhésion de la Turquie à cause de l’islam, il professait encore, il y a deux semaines, devant le très discret groupe Bilderberg, son attachement au fédéralisme européen et la nécessité d’un impôt « vert » communautaire. Sa première adresse publique, après son élection, le 19, n’en était pas moins empreinte d’une extrême prudence: « Je serai à l’écoute de tous et je veillerai à ce que nos délibérations produisent des résultats pour tous…  » Il y a du Jean XXIII dans cette humilité affichée. Reste à savoir s’il saura faire preuve d’audace afin de moderniser, tel ce pape avec l’Eglise catholique, la gouvernance européenne et rapprocher les citoyens du débat public communautaire.


Un choix par défaut


Le choix de Catherine Ashton, 53 ans, doit plus aux circonstances qu’à son profil. Rien ne prédisposait cette ancienne responsable d’une organisation philanthropique et vice-présidente du Conseil national des familles monoparentales, jamais élue à aucune fonction, à un tel poste. Epouse du fondateur de YouGov, l’un des grands instituts de sondages du royaume, elle est nommée par Tony Blair membre de la chambre des Lords en 1999 – ce qui fait d’elle une baronne – puis secrétaire d’Etat, avant de devenir leader de la Chambre des Lords. Elle remplace, en octobre 2008, Peter Mandelson comme commissaire européenne au Commerce, lorsque celui-ci revient au gouvernement. Elle est largement inconnue du grand public outre-Manche. Mais, à partir du moment où il était acquis que le poste de président du Conseil européen devait revenir à la droite, majoritaire dans l’Union, le travailliste Tony Blair se trouvait hors-jeu. Le Britannique David Miliband, actuel patron du Foreign Office, était le candidat des socialistes européens pour le poste de haut représentant – une sorte de « ministre européen » des Affaires étrangères. Or ce quadragénaire séduisant, brillant, ambitieux se voit un destin national, et Gordon Brown a besoin de ses talents pour la campagne des élections législatives du printemps 2010, qui s’annonce difficile. Exit, donc, Miliband. L’Italien Massimo D’Alema? C’est un ex-communiste. Ce serait une provocation, vingt ans après la chute du Mur. Impen sable pour les Etats d’Europe centrale et orientale. L’Espagnol Miguel Angel Moratinos, alors? Paris et Berlin n’y étaient pas opposés. Mais Londres menace de tout bloquer, irrité par la reconstitution de l’axe franco-allemand, qui, non seulement roule ostensiblement pour Van Rompuy, mais se pique désormais de choisir aussi le haut représentant! Et puis personne, à Paris ou à Berlin, ne veut infliger à Gordon Brown un camouflet dont David Came ron, son opposant conservateur, eurosceptique par opportunisme, pourrait tirer parti. La manifestation sym bolique, à Bruxelles, le 18 novembre, de députées européennes vêtues en costume-cravate en signe de protestation contre la prédominance masculine dans l’exécutif européen, emporte la décision : leur photo fait le bonheur des revues de presse. Il faut une femme ? Londres avance sa commissaire. It’s a deal ! Et tant pis si, visiblement surprise, Cathy Ashton avouait, le 19 au soir, face aux journalistes « ne pas savoir quoi dire »… L’Europe souffrait d’un manque d’incarnation. Cette plaie reste béante.Faute de candidats?Il est vrai que, si l’on voulait des choix ambitieux, droite et gauche étaient à fronts renversés. Les figures charismatiques – avec chacune leurs défauts – se trouvaient chez les socialistes:Tony Blair, Felipe Gonzalez, pourquoi pas Pascal Lamy. Et c’est à droite que se trouvaient les diplomates les plus chevronnés : le Britannique Chris Patten, le Suédois Carl Bildt… En réalité, la faute en revient à la méthode choisie: sans transparence ni débat contradictoire, les grands Etats pouvaient négocier discrètement leurs petits arrangements.

Un pouvoir éclaté


Celui du 19 aura fait quelques heureux. Les Belges, d’abord, à coup sûr satisfaits de la consécration d’un des leurs. Les Premiers ministres Jean-Luc Dehaene, en 1995, et Guy Verhofstadt, en 2004, avaient été écartés de la présidence de la Commission par un no de Londres. Ils sont vengés. Mais le succès de 2009 pourrait bien déboucher sur une victoire à la Pyrrhus. Carle remplacement de Van Rompuyà la tête du gouvernement belge ne sera pas aisé: les querelles communautaires sur la scission de l’arrondissement électoral Bruxelles-Hal-Vilvorde et la réforme de l’Etat vont empoisonner l’année 2010. José Manuel Barroso lui aussi se félicitait: « Ce serait impossible d’avoir un meilleur choix de personnalités à la tête de l’Union européenne », a déclaré, sans rire, le président de la Commission. Et pour cause. Aucun des deux nommés n’aura la carrure pour lui disputer le pouvoir. L’éclatement du pouvoir au sein des institutions européennes en est conforté. Invités par un journaliste à dire qui Obama devait appeler s’il voulait téléphoner à l’Europe – le président du Conseil? La haute représentante? Le président de la Commission ? Celui du Parlement européen? – Van Rompuy et Ashton ont répondu par un long silence embarrassé: « J’attends avec impatience le premier coup de fil », a fini par lâcher le Belge.

Pour les trois grands – Allemagne, France, Royaume-Uni – enfin, c’est pain bénit: leur directoire ne sera pas contesté à Bruxelles. « Les dirigeants ont poursuivi leur travail d’affaiblissement des institutions européennes », a jugé l’eurodéputé Vert Daniel Cohn-Bendit. Les eurocitoyens, eux, attendront des jours meilleurs: selon un sondage paneuropéen, seuls 5 % d’entre eux auraient soutenu Van Rompuy pour le poste de président du Conseil.

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