euroMarie de Vergès

Le Monde
16 mai 2010

Les doutes sur la gouvernance et la croissance en Europe font plonger l’euro

À peine bouclé, déjà périmé ? Le plan de sauvetage de l’euro a été adopté il y a moins d’une semaine, mais la monnaie unique n’en finit pas de plonger : elle est passée sous le seuil de 1,24 dollar vendredi 14 mai, chutant jusqu’à 1,2380 dollar pour la première fois depuis dix-huit mois.

La riposte massive décidée par les dirigeants européens n’a-t-elle donc pas suffi à rassurer les marchés ? C’est pourtant l’artillerie lourde qui a été dégainée pour prévenir le risque d’une explosion de la zone euro : création d’un fonds de 750 milliards d’euros, action coordonnée des grandes banques centrales, rachat de la dette publique par l’institut d’émission européen.

« Le plan était parfait pour gagner du temps et éviter une contagion de la crise à d’autres Etats et aux banques, mais les marchés restent très inquiets sur l’avenir de la zone euro », explique David Deddouche, stratège à la Société générale.

Le risque d’une faillite à court terme de la Grèce, ou même du Portugal et de l’Espagne, semble pour l’instant écarté. Mais un « stress » chasse l’autre. La crise déclenchée par la grave dérive des comptes publics grecs contraint aujourd’hui les Etats à se serrer la ceinture. Un peu partout en Europe, sous la pression des marchés, les gouvernements multiplient les annonces de tours de vis budgétaires.

Dans les pays les plus vulnérables, les mesures tout juste adoptées sont parfois spectaculaires : augmentation de 4 points de la TVA en Grèce ; hausse des impôts sur le revenu des ménages au Portugal ; baisse des salaires des fonctionnaires de 5 % en Espagne… Inévitables et attendues, ces mesures ne sont toutefois pas sans risques. Des économistes brandissent la menace d’une spirale déflationniste condamnant le sud de l’Europe à une longue récession… au risque de mettre en péril la réduction des déficits. A plus long terme, la question de la solvabilité de ces Etats reste posée.

Plus largement, « cette rigueur risque d’avoir un impact sur la croissance en Europe, et cela inquiète », décrypte Laurence Boone, chef économiste chez Barclays. D’autant que la reprise est encore très poussive sur un Vieux Continent déjà distancé par les Etats-Unis. La perspective d’un relèvement des taux européens semble d’ailleurs repoussée aux calendes grecques.

Dans ce contexte, « il faut plutôt se réjouir de la baisse de l’euro », recommande l’économisteDaniel Cohen. « Avant le plan de sauvetage, il y avait un risque systémique et la chute de l’euro en était un symptôme inquiétant. Aujourd’hui, il y a davantage un risque sur la croissance », détaille M. Cohen. La dépréciation de la monnaie est alors une bonne nouvelle puisqu’elle dope les exportations. En résumé, indique l’économiste, « il y a un bon et un mauvais euro faible ».

Mais les marchés restent ultra volatils avec des investisseurs aux aguets, prêts à se débarrasser de la devise européenne au moindre signal d’alerte. Ainsi, les propos tenus jeudi par le patron de laDeutsche BankJosef Ackermann, doutant de la capacité de la Grèce à rembourser sa dette, ont semé le trouble chez les investisseurs. Tout comme l’information délivrée vendredi par le quotidien espagnol El Pais, selon laquelle le président Nicolas Sarkozy aurait menacé de sortir la France de l’euro pour forcer l’Allemagne à accepter le plan de sauvetage de la Grèce.

Enfin, des inquiétudes demeurent sur les structures mêmes de la zone euro. Le plan d’aide a répondu à l’urgence, mais « des questions restent, auxquelles il faudra répondre, indique Laurence Boone. Par exemple, comment réformer la surveillance des Etats ? Faut-il instaurer un fédéralisme budgétaire » ? La zone est condamnée à se réformer sous peine d’une « possible désintégration de l’euro », selon les termes mêmes de Paul Volcker, conseiller économique du président américain, Barack Obama.

L’ancien patron de la Réserve fédérale américaine (Fed) a tenu, vendredi, un discours très pessimiste sur l’euro, nourrissant les craintes des marchés. « De toute évidence, je pense que l’on peut dire que l’euro a échoué et est tombé dans un piège qui était manifeste depuis le début », a-t-il affirmé, pointant l’absence de politique budgétaire commune. « L’Europe va devoir décider si elle veut être plus ou moins intégrée, et cela remet l’euro en question », a-t-il poursuivi. Interrogé sur les propos de M. Volcker, le secrétaire américain au Trésor, Tim Geithner, s’est voulu plus optimiste : « Je pense que l’Europe a la capacité de s’en sortir. »

Comme le titrait l’hebdomadaire britannique The Economist, la monnaie unique est peut-être« sauvée, mais pas guérie ».

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