journaux1Alain-Gérard Slama

LeFigaro.fr
2 mai 2011

Voilà un an que, depuis le 26 avril 2010, la Belgique, déchirée entre Flamands et Wallons, présente la particularité de gérer les affaires courantes, sans parvenir à former un gouvernement. Un an que ce pays bute aussi bien sur la perspective de l’unité que sur celle de la division. La conclusion qui s’impose est que, si cette nation en voie d’explosion répugne à se scinder en deux, et si elle ne parvient pas davantage à se donner les moyens d’organiser son pluralisme, c’est que, par-delà ce pluralisme, elle est restée, bon gré mal gré, un peuple, mais un peuple sans boussole, un peuple sans Etat. Cette donnée écarte les diagnostics que l’on pouvait encore naguère formuler sur les causes de l’instabilité du pays. Elle fait justice de l’explication classique par le renversement du rapport de forces entre une Flandre dynamique et une Wallonie affaiblie. La Flandre souffre autant de la dénatalité que la Wallonie, et elle est encore plus traumatisée par l’immigration. Quant au décalage économique et à l’argument selon lequel la première refuserait de payer pour la seconde, il compte, certes, autant qu’en Italie ou en Espagne.

Mais lui accorder trop d’importance revient à prendre l’effet pour la cause : le refus de la solidarité fiscale pourrait, sans doute, se négocier, si les Belges ne rejetaient pas, d’abord, l’autorité de leur Etat, voire sa légitimité. Les extrémistes flamands, qui vont jusqu’à refuser de prononcer le mot de Belgique, ne s’éprouvent pas pour autant Néerlandais, que l’on sache. Pas plus que les Wallons ne se sentent Français. Naguère encore, un lien profond les rattachait à l’Europe, à leur neutralité, à la mémoire de leurs guerres d’indépendance contre les Empires, et enfin et surtout à leur monarchie *. Par-delà les différences de culture liées à la langue – qui étaient non moins manifestes, selon Renan, après 1870, dans les provinces françaises « perdues » -, la nation belge aurait pu, comme la France, étayer sur son Etat une même « volonté de vivre ensemble ». Or même la monarchie ne parvient pas à réduire les tensions séparatistes. Et loin de renforcer l’Etat, la forte présence dans la capitale des principales institutions de l’Europe et de l’Otan a achevé de vider celui-ci de sa substance.

En profondeur, la question belge, aggravée par le statut hyper-complexe de Bruxelles, est celle que soulève le fédéralisme, quand un peuple divisé a recours à cette solution par incapacité de résoudre ses conflits culturels. Le fédéralisme tient bon, quand l’entité politique commune qu’il constitue s’organise autour d’un Etat : c’est le cas des Etats-Unis et de l’Allemagne. A défaut, l’échec est programmé. Il aura suffi de l’affaire Dutroux, au début des années 1990, pour qu’une crise morale devienne un naufrage national. Avis soit donné aux peuples européens, acharnés, par idéologie, à rabaisser leur Etat, auquel ils refusent tout, sans renoncer pour autant à tout lui demander.

*Voir la synthèse remarquable de Patrick Roegiers, La Belgique. Le roman d’un pays,Gallimard, «Découvertes».

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